6

 

 

À peine lui a-t-on enlevé les clous aux mains et aux pieds que Crystal a repris forme humaine. J’ai assisté à la scène d’où j’étais, toujours coincée derrière le ruban qui délimitait la scène de crime. Ce spectacle morbide avait attiré l’attention de toutes les personnes présentes sur place. Une même horreur se peignait sur tous les visages. Même Alcee Beck a eu un mouvement de recul. À ce stade des opérations, ça faisait déjà des heures que je poireautais. J’avais lu et relu tous mes journaux, avalé près du tiers d’un bouquin de poche que j’avais trouvé dans la boîte à gants et eu une vague conversation avec Tanya sur la mère de Sam. Après avoir épuisé le sujet, elle n’avait pratiquement plus parlé que de Calvin. J’ai cru deviner qu’elle s’était installée chez lui. Elle avait dégoté un boulot à Norcross, à la direction, un job de secrétaire quelconque. Elle appréciait la régularité des horaires.

— Et j’ai pas à rester debout toute la sainte journée, me disait-elle.

— Génial.

J’ai dit ça par pure politesse, parce que j’aurais détesté faire un boulot pareil. Voir les mêmes têtes tous les jours au bureau ? Très peu pour moi ! Au bout d’un moment, j’aurais connu tous mes collègues par cœur, et vu que je n’aurais pas toujours réussi à me préserver de leurs pensées, j’aurais fini par ne plus pouvoir les supporter parce que j’en aurais su beaucoup trop sur eux. Un bar, au moins, ça brassait du monde. Chez Merlotte, mon attention était constamment distraite : exactement ce qu’il me fallait.

— Comment ça s’est passé, la Grande Révélation, pour toi ? lui ai-je demandé.

— J’en ai parlé à Norcross dès le lendemain. Quand ils ont appris que j’me changeais en renarde, ils ont trouvé ça marrant.

Elle avait l’air écœurée.

— Pourquoi y en a toujours que pour les plus gros ? s’est-elle insurgée. Calvin a impressionné toute son équipe, à la scierie, et moi, qu’est-ce que j’récolte ? Des mauvaises blagues sur ce que ça m’fait d’avoir une queue !

— C’est injuste, ai-je compati en réprimant un petit sourire.

— Ça l’a carrément démoli, la mort de Crystal, a-t-elle soupiré, revenant subitement au sujet précédent. C’était sa nièce préférée. Il avait mal au ventre pour elle quand ils se sont aperçus qu’elle était nulle comme changeling. Sans compter le problème des gamins...

Crystal, fruit d’une longue lignée d’unions consanguines, mettait des heures à se transformer en panthère et avait toutes les peines du monde à inverser le processus quand elle voulait reprendre forme humaine. Elle avait également fait plusieurs fausses couches. D’ailleurs, si les siens l’avaient laissée épouser Jason, c’était parce qu’ils doutaient qu’elle puisse un jour mener une grossesse à terme et donc donner un nouveau pur-sang à la communauté.

— Peut-être qu’elle avait déjà perdu le bébé avant d’être assassinée ou que c’est ce qui a provoqué l’avortement, ai-je hasardé. Peut-être que celui qui a fait ça ne savait pas qu’elle était enceinte.

— Ça s’voyait, mais pas tant qu’ça, a reconnu Tanya. Elle faisait tout un cirque à table parce qu’elle voulait à tout prix garder la ligne.

Elle a secoué la tête avec amertume.

— Mais, franchement, Sookie, a-t-elle aussitôt enchaîné, ça change quoi que l’assassin l’ait su ou pas ? Le résultat est l’même. Le bébé est mort et elle aussi. Et elle est morte la trouille au ventre et sans personne pour la défendre.

Tanya avait absolument raison.

— Tu crois que Calvin pourra traquer celui qui a fait ça rien qu’en flairant son odeur ?

Elle a semblé sceptique.

— Des odeurs, y en a plein. Je sais pas comment il pourra repérer la bonne. Et puis, regarde, ils sont tous en train d’la toucher. J’en vois qui portent des gants, mais ça aussi, ça a une odeur. Tiens, y a Mitch Norris qui les aide à la descendre, et il est des nôtres. Alors ? Comment Calvin va s’y retrouver ?

— Et puis, qui dit que ce n’est pas l’un d’eux ?

Je désignais du menton les types qui entouraient le corps. Tanya m’a lancé un coup d’œil aiguisé comme une lame.

— Tu veux dire que les flics pourraient être dans l’coup ? Tu sais quelque chose ?

Je me suis empressée de la détromper.

— Non, non, c’est juste que... Enfin, j’imagine que je pensais à Dove Beck.

— C’est celui qui était au lit avec elle, le fameux jour ?

J’ai hoché la tête.

— Tu vois ce grand type, là ? Le Noir en uniforme ? Eh bien, c’est son cousin, Alcee.

— Tu crois qu’il pourrait avoir quelque chose à voir là-dedans ?

— Non, pas vraiment. C’étaient juste des idées en l’air.

— Je suis sûre que Calvin y a pensé aussi. Il a oublié d’être bête, ce mec.

J’ai hoché la tête de plus belle. Calvin n’avait rien d’un génie et il n’était pas allé à la fac (moi non plus, d’ailleurs), mais il avait des neurones et il savait s’en servir.

C’est à ce moment-là que Bud a fait signe à Calvin. Le chef de Hotshot est descendu de son pick-up pour se diriger vers le corps de sa nièce, qu’on avait couché sur une civière, dans un sac mortuaire ouvert. Calvin s’est approché prudemment, les mains dans le dos – pour ne pas être tenté de la toucher, sans doute.

Parmi ceux qui assistaient à la scène, les réactions allaient de la fascination à l’indifférence, en passant par le mépris et le dégoût.

Finalement, Calvin s’est redressé et, sans un mot pour ceux qui l’observaient, a fait volte-face pour retourner vers son camion. Tanya est sortie de ma voiture pour aller à sa rencontre. Elle l’a enlacé et a levé les yeux vers lui. Il a secoué la tête. J’avais descendu ma vitre pour écouter ses commentaires.

— J’ai pas pu en tirer grand-chose, a-t-il soupiré. Trop d’odeurs mélangées. Elle sent juste la panthère morte.

— Viens, on rentre, lui a répondu Tanya.

— D’accord.

Ils ont tous les deux levé la main pour me saluer, et je me suis retrouvée toute seule sur le parking clients, à attendre comme une imbécile. Bud est venu me demander d’ouvrir la porte de service. Je lui ai tendu mes clés. Quelques minutes plus tard, il était de retour : la porte n’avait pas été fracturée et il n’y avait aucune trace à l’intérieur, ce qui signifiait que personne n’était entré dans le bar depuis la fermeture, la veille. Il m’a rendu mes clés.

— On peut rouvrir, alors ? lui ai-je demandé.

La plupart des véhicules de police étaient partis ; le corps avait été évacué : apparemment, l’opération touchait à sa fin. J’étais prête à faire un nouvel effort de patience à condition qu’on m’assure que je pourrais bientôt accéder à mon lieu de travail.

Mais, quand Bud m’a annoncé qu’il y en avait encore pour deux ou trois heures, j’ai jeté l’éponge. J’avais prévenu tous les employés dont j’avais le numéro et, avec le ruban de plastique qui barrait le parking, tous les clients potentiels pouvaient voir que le bar était fermé. Je ne servais à rien et je perdais mon temps. Mes visiteurs du FBI, qui avaient passé des heures l’oreille scotchée à leur portable, semblaient maintenant plus passionnés par le crime que par ma petite personne – tant mieux. Peut-être même qu’ils allaient m’oublier, avec un peu de chance.

Puisque personne ne paraissait surveiller mes faits et gestes, ni même s’intéresser un tant soit peu à ce que je faisais, j’ai démarré et j’ai filé. Je n’avais pas vraiment le cœur à faire des courses, alors je suis rentrée directement à la maison.

Amélia était partie depuis longtemps bosser au cabinet d’assurances, mais Octavia était là. Elle avait installé la planche à repasser dans sa chambre et elle était en train de faire l’ourlet d’un pantalon qu’elle venait de raccourcir. Il y avait une pile de chemisiers sur son lit. (J’imagine qu’il n’existe pas de sort pour éviter ce genre de corvée). Je lui ai proposé de l’emmener en ville, mais elle m’a dit qu’elle avait déjà fait tout ce qu’elle avait à y faire la veille, avec Amélia. Elle m’a invitée à m’asseoir sur la petite chaise, près de la fenêtre, pendant qu’elle poursuivait son ouvrage.

— On va plus vite quand on a quelqu’un à qui parler, a-t-elle prétexté.

Elle m’a soudain paru si esseulée que je me suis sentie coupable. Je lui ai parlé de la matinée que j’avais passée, des circonstances de la mort de Crystal. Octavia en avait vu de dures, dans la vie, et ce n’était pas ça qui allait la traumatiser. Elle a fait les commentaires appropriés et exprimé l’horreur escomptée. Cependant, elle n’avait pas connu Crystal. Et puis, je sentais bien qu’elle avait autre chose en tête.

Elle a reposé son fer et elle est venue se planter devant moi.

— Sookie, m’a-t-elle alors dit, il faut que je trouve du travail. Je sais que je suis une charge pour vous et pour Amélia. À Monroe, j’avais l’habitude d’emprunter la voiture de ma nièce dans la journée, quand elle était de nuit, à l’hôpital. Mais, depuis que j’ai emménagé ici, je suis toujours obligée de demander à l’une de vous de me véhiculer. Je sais que cela commence à devenir lassant pour tout le monde. Chez ma nièce, je faisais le ménage, la cuisine et je gardais les enfants pour payer mon gîte et mon couvert. Mais Amélia et vous êtes de vraies fées du logis, et ma maigre contribution ne serait d’aucune utilité.

— Mais je suis ravie de vous avoir à la maison, Octavia ! me suis-je écriée, polie à défaut d’être honnête. Et vous m’avez déjà aidée bien des fois. Vous ne vous souvenez pas que vous m’avez débarrassée de Tanya ? Eh bien, elle est amoureuse de Calvin, maintenant, et elle ne me persécutera plus. Je comprends parfaitement que vous vous sentiriez mieux, si vous trouviez un job. Peut-être qu’une occasion va se présenter, qui sait ? Mais, en attendant, vous êtes bien comme ça, non ? Ne vous inquiétez pas, on trouvera une solution.

— J’ai appelé mon frère à La Nouvelle-Orléans, m’a-t-elle alors annoncé.

J’en suis restée sans voix. Je ne savais même pas qu’elle avait encore de la famille, en dehors de sa nièce.

— Il m’a dit que ma compagnie d’assurances avait décidé de m’accorder un dédommagement, a-t-elle poursuivi. Ce n’est pas grand-chose, dans la mesure où j’ai presque tout perdu, mais cela devrait me suffire à acheter une bonne voiture d’occasion. Mais je ne me vois pas retourner à La Nouvelle-Orléans. Je n’ai pas l’intention de refaire construire et, pour trouver à me loger là-bas, avec mes maigres ressources...

— Je suis désolée, Octavia. J’aimerais pouvoir vous aider, vous faciliter les choses.

— Mais vous m’avez déjà facilité les choses, Sookie ! Et je vous en suis infiniment reconnaissante.

— Oh ! je vous en prie ! me suis-je exclamée, prise de remords. C’est Amélia qu’il faut remercier, pas moi.

— Tout que je sais faire, c’est jeter des sorts, a-t-elle soupiré. J’ai été tellement contente de pouvoir vous donner un petit coup de pouce, pour Tanya. Se souvient-elle de quelque chose ?

— Non. Je crois qu’elle ne se rappelle même pas être venue ici. On ne sera jamais copines, elle et moi, mais, au moins, elle ne me rendra plus la vie impossible.

Tanya avait été envoyée à Bon Temps pour me pourrir l’existence par une jeune femme du nom de Sandra Pelt qui avait une dent contre moi. Comme Calvin avait manifestement flashé sur Tanya et ne voulait pas la voir partir, Amélia et Octavia s’étaient contentées de lui jeter un petit sort pour la soustraire à l’influence de Sandra. Tanya n’était toujours pas particulièrement tendre avec moi, mais c’était tout simplement son caractère, je suppose.

— Croyez-vous que nous devrions faire une reconstitution pour identifier le meurtrier de Crystal ? m’a alors proposé Octavia.

J’ai pris le temps de réfléchir à la question. J’ai essayé d’imaginer l’organisation d’une reconstitution ectoplasmique sur le parking de Chez Merlotte. Il faudrait enrôler au moins une sorcière supplémentaire, vu la zone à couvrir. Je n’étais pas sûre que mes deux colocs pourraient y arriver toutes seules. Elles, cependant, en seraient sans doute persuadées, et ce serait bien le problème. Enfin, l’un des problèmes.

— J’ai bien peur que ce ne soit pas possible, ai-je finalement soupiré. On se ferait forcément voir et ce ne serait pas bon, ni pour vous ni pour Amélia. En plus, on ne sait pas exactement où le crime a eu lieu. Et vous avez besoin de le savoir, non ? Où elle est morte, j’entends ?

— Oui. Si elle n’a pas été assassinée sur le parking, l’opération ne servira à rien.

Elle semblait quelque peu soulagée.

— J’imagine qu’on ne le saura pas avant l’autopsie. Si elle a été tuée sur place ou avant d’être crucifiée, je veux dire.

Je n’étais pas certaine de pouvoir supporter une nouvelle reconstitution ectoplasmique, de toute façon. J’en avais déjà vu deux. Regarder des morts – sous forme gélifiée, certes, mais parfaitement reconnaissable – revivre leurs derniers instants était une expérience pour le moins perturbante et effroyablement déprimante.

Octavia s’est remise à son repassage, et je suis allée dans la cuisine me faire chauffer une soupe. Il fallait que je mange quelque chose, et je ne me sentais pas capable de faire plus qu’ouvrir une boîte de conserve.

Les heures se sont traînées sans qu’il se passe rien. Pas de nouvelles de Sam, pas d’appel des flics m’annonçant que je pouvais rouvrir le bar, aucun signe du FBI. Finalement, j’ai décidé d’aller à Shreveport. Amélia était rentrée du boulot et, quand je suis partie, mes deux colocs préparaient le dîner toutes les deux : très cocon familial, comme scène. Mais je n’étais pas du tout dans l’ambiance – j’étais bien trop énervée pour ça.

Pour la deuxième fois en deux jours, je me retrouvais sur la route du Croquemitaine. J’ai essayé de ne pas réfléchir et je suis restée branchée sur une radio de gospel pendant tout le trajet. Les chants religieux m’ont aidée à prendre du recul vis-à-vis des terribles événements de la journée.

Quand je suis arrivée, la nuit était tombée, mais il était quand même trop tôt pour que le vamp’bar soit déjà bondé. Eric était assis à l’une des tables de la grande salle. Il me tournait le dos. Il avait une bouteille de PurSang devant lui et il parlait avec Clancy – qui doit se trouver juste en dessous de Pam, hiérarchiquement parlant. Clancy me faisait donc face. En me voyant approcher, il a eu un petit rictus ironique. Clancy ne faisait pas partie de mon fan-club. Comme je n’avais pas accès à ses pensées, vu que c’était un vampire, je ne pouvais pas savoir pourquoi, mais je le vivais très bien. Je crois que je lui étais tout simplement antipathique.

Eric s’est retourné et a haussé les sourcils. Il a dit quelque chose à Clancy, qui s’est levé et s’est dirigé vers le bureau d’un pas martial. Eric a attendu que je m’assoie à sa table.

— Bonsoir, Sookie, m’a-t-il sobrement saluée. Es-tu venue cracher ton venin et me dire à quel point tu m’en veux d’avoir précipité notre union ? Ou es-tu prête à entamer cette longue discussion que nous devrons avoir tôt ou tard, de toute façon ?

— Ni l’un ni l’autre.

Et je ne me suis pas étendue plus que ça sur le sujet. On est restés un long moment à se regarder en silence. J’étais épuisée, mais je me sentais étonnamment sereine. Vu la manière, pour le moins cavalière, dont il avait géré la requête de Quinn et cette histoire de poignard, j’aurais dû lui voler dans les plumes. Et j’aurais sans doute dû aussi lui poser tout un tas de questions. Mais je n’en avais tout simplement pas la force, ni le courage.

J’avais juste besoin de le sentir à côté de moi.

Il y avait de la musique en fond sonore. La sono était branchée sur DCD, la station de radio des vampires basée à Bâton Rouge. Les Animals chantaient The Night. Après avoir descendu sa bouteille de sang, Eric a posé sa main de glace sur la mienne.

— Alors ? Que s’est-il passé pour toi, aujourd’hui ? m’a-t-il posément demandé.

J’ai commencé à tout lui raconter, en partant de la visite du FBI. Il ne m’a pas interrompue, n’a pas ponctué mon récit d’exclamations et ne m’a pas posé de questions. Pas même lorsque j’ai relaté l’évacuation du corps de Crystal. Quand je me suis tue, il est resté muet pendant un long moment.

— Même pour toi, c’est une journée chargée, Sookie, a-t-il finalement commenté. Quant à Crystal, je ne crois pas l’avoir jamais rencontrée, mais, apparemment, elle n’avait pas grand intérêt.

Eric avait pour habitude de parler sans détour et ne s’embarrassait pas de formules de politesse. J’appréciais ce trait de caractère chez lui, mais je me félicitais aussi qu’il ne soit pas plus répandu.

— J’avoue que si on m’avait proposé d’emmener quelqu’un avec moi sur une île déserte, elle n’aurait même pas figuré sur la liste d’attente, ai-je répondu.

Un petit sourire a étiré ses lèvres.

— Mais le hic, c’est qu’elle était enceinte, ai-je ajouté. Et que c’était le bébé de mon frère.

— De mon temps, les femmes enceintes valaient le double, quand elles étaient tuées, a observé Eric.

Il n’avait jamais été très loquace sur sa vie d’avant (avant d’avoir été vampirisé, j’entends).

— Comment ça, « le double » ?

— En temps de guerre ou lorsqu’il s’agissait d’étrangers, nous pouvions tuer n’importe qui impunément, m’a-t-il expliqué. Mais, dans les querelles intestines, nous devions payer un tribut en argent quand nous tuions l’un d’entre nous.

Il semblait avoir du mal à faire remonter ces lointains souvenirs du tréfonds de sa mémoire.

— Si la victime était une femme enceinte, le montant du prix à payer était doublé.

— Tu avais quel âge quand tu t’es marié ? Tu as eu des enfants ?

Hormis qu’il avait été marié, j’ignorais tout de l’histoire d’Eric.

— A douze ans, j’étais un homme et j’ai pris femme à seize ans. Ma femme s’appelait Aude. Aude a eu... nous avons eu... six enfants.

Je retenais mon souffle. Il semblait se pencher au-dessus de cet abîme béant que le temps avait ouvert entre son présent – un vamp’bar à Shreveport, Louisiane – et son passé – une femme morte depuis plus d’un millier d’années, dans quelque lointain royaume du Nord.

— Et ils ont survécu ?

— Pour trois d’entre eux, oui, a-t-il répondu en souriant. Deux garçons et une fille. Deux sont morts à la naissance. Et Aude est morte avec notre sixième enfant.

— De quoi ?

Il a haussé les épaules.

— Une mauvaise fièvre. J’imagine que c’était dû à une infection. À cette époque, quand les gens tombaient malades, ils mouraient, pour la plupart. Aude et l’enfant sont morts à quelques heures d’intervalle. Je les ai enterrés dans une tombe magnifique, a-t-il ajouté en se rengorgeant. Ma femme avait sa plus belle broche agrafée à sa robe et j’ai déposé le bébé sur son sein.

Jamais il ne m’avait paru plus... décalé.

— Tu avais quel âge ?

Il a réfléchi.

— La vingtaine. Vingt-trois ans, peut-être. Aude était plus âgée que moi. Elle avait été la femme de mon frère aîné. Quand il s’était fait tuer à la guerre, je l’avais épousée, comme il se devait, pour pérenniser l’union entre nos deux familles. Cela dit, je l’avais toujours trouvée très aimable et elle était consentante. Elle n’avait plus rien d’une jeune écervelée. Elle avait perdu les deux bébés qu’elle avait eus avec mon frère et elle ne demandait qu’à en avoir d’autres.

— Comment ça s’est passé pour tes enfants ?

— Quand on m’a vampirisé ?

J’ai opiné du bonnet en ajoutant :

— Ils ne devaient pas être très vieux.

— Non, ils étaient encore petits. C’était peu de temps après le décès d’Aude. Elle me manquait, tu comprends, et il me fallait quelqu’un pour élever les enfants. Il n’y avait pas d’homme au foyer, en ce temps-là, s’est-il esclaffé. De toute façon, j’avais d’autres chats à fouetter : des villages à piller, du butin à rapporter. Et puis, j’avais besoin de savoir que les esclaves s’occuperaient correctement des travaux des champs, en mon absence. Il me fallait donc une autre épouse. Un soir, je suis allé rendre visite à la famille d’une jeune femme qui me paraissait une candidate idéale. Elle vivait à deux ou trois kilomètres de mon village. J’avais des biens ; mon père était chef ; on me disait bel homme et ma réputation de guerrier n’était plus à faire : j’étais un bon parti. Ses frères et son père étaient contents de m’accueillir chez eux, et elle... ne semblait pas contre l’idée d’une union avec moi. Je me suis efforcé de l’apprivoiser. La soirée s’est bien passée, et j’avais bon espoir. Mais j’avais beaucoup bu et, en rentrant chez moi, cette nuit-là...

Il a marqué une pause et... Mais oui ! j’ai bien vu sa poitrine se soulever : au souvenir de ses derniers instants d’être humain, il avait cherché cet air qu’il ne respirait plus depuis des siècles.

— C’était la pleine lune, a-t-il enchaîné. J’ai aperçu un homme étendu sur le bas-côté. En temps normal, je me serais d’abord assuré que ses agresseurs étaient partis. Mais j’étais ivre. Je suis allé directement lui porter assistance. Tu imagines la suite...

— Il n’était pas blessé.

— Non, mais je n’ai pas tardé à l’être, en revanche. Et il était... affamé. Il s’appelait Appius Livius Ocella.

Il avait souri en disant ça. Mais c’était un sourire sans joie.

— Il m’a appris bien des choses, a-t-il poursuivi. La première a été de ne pas l’appeler Appius. Je ne le connaissais pas assez pour cela, disait-il.

— La deuxième ?

— Comment le connaître assez.

— Ah !

Je pensais comprendre ce qu’il entendait par là.

Eric a haussé les épaules.

— Ce n’était pas une existence si désagréable. Nous avons quitté la région et, au bout d’un certain temps, j’ai cessé de pleurer mes enfants et mon foyer. Je n’avais jamais quitté les miens jusque-là. Mes parents étaient toujours en vie. Je savais que mes frères et sœurs veilleraient sur eux et donneraient une bonne éducation à mes enfants. J’avais laissé suffisamment de biens pour qu’ils ne soient pas une charge pour ma famille. Malgré tout, je me faisais du souci pour eux. Mais je ne pouvais rien y changer : pour leur propre sécurité, je ne devais pas les approcher. Et puis, en ce temps-là, dans les villages, impossible de passer inaperçu. On m’aurait reconnu et pourchassé. On aurait compris ce que j’étais ou, du moins, on se serait rendu compte que je n’étais pas... normal.

— Où êtes-vous allés, alors ?

— Dans les plus grandes cités que nous pouvions trouver. Et elles n’étaient pas si nombreuses, à l’époque. Nous nous déplacions constamment, en longeant les routes les plus fréquentées afin de pouvoir attaquer les voyageurs.

J’en ai eu des frissons. C’était terrible d’imaginer le bel Eric, si arrogant, si brillant, rôdant dans les bois comme un voleur en quête d’une proie facile. Et c’était affreux de penser à tous ces infortunés qui avaient eu le malheur de croiser son chemin.

— La population n’était pas aussi dense que maintenant, a-t-il repris. Les villageois remarquaient immédiatement la disparition d’un voisin, d’un ami, d’un parent : nous devions nous déplacer sans cesse. Les jeunes vampires ont une telle soif de sang frais, au début ! Je saignais mes victimes à blanc sans m’en apercevoir. Je tuais sans même le vouloir.

J’ai soudain eu l’impression de manquer d’air. « Mais c’est ce que font les vampires, Sookie, me suis-je raisonnée. Quand ils sont jeunes, ils tuent. Et il n’y avait pas de sang de synthèse, en ce temps-là. Soit ils tuaient, soit ils mouraient. »

— Est-ce qu’il était bon avec toi, au moins, cet Appius Machin-chose ?

Que peut-il y avoir de pire que d’avoir pour seul compagnon l’homme qui vous a assassiné ?

— Il m’a appris tout ce qu’il savait. Il avait combattu pour les légions romaines : comme moi, c’était un guerrier aguerri. Cela nous faisait déjà un point commun. Évidemment, il aimait les hommes et il a bien fallu que je m’y fasse. Je n’avais jamais eu de tels penchants. Mais, pour un jeune vampire, tout ce qui est d’ordre sexuel est excitant. Alors, même ces choses-là, j’ai appris à les apprécier... avec le temps.

— Tu étais bien obligé.

— Oh ! Appius était beaucoup plus fort que moi – même si j’étais plus grand et plus carré que lui. Mais il suçait le sang de ses semblables depuis tant de siècles qu’il avait perdu le compte. Sans compter qu’il était mon parrain, bien sûr : je devais lui obéir.

— Cette histoire de dépendance filleul-parrain, c’est vraiment indépassable ? lui ai-je alors demandé, cédant à la curiosité.

— C’est compulsif, comme relation. On ne peut pas résister, même quand on le veut... même quand on donnerait n’importe quoi pour y échapper.

Son visage blême s’était fermé. Il semblait songeur.

Je concevais difficilement qu’on puisse forcer Eric à faire quoi que ce soit contre son gré. Je n’arrivais pas à le voir dans un rôle d’inférieur. Bon, d’accord, il avait un boss en la personne du roi du Nevada ; il n’était pas autonome. Mais il n’avait pas non plus à faire des courbettes et, la plupart du temps, dans les limites de son territoire, c’était lui qui prenait les décisions.

— J’ai du mal à imaginer ça.

— Il ne vaut mieux pas.

Sa bouche s’était légèrement étirée en une expression sarcastique. Juste au moment où je commençais à mesurer l’ironie de la chose – il m’avait quand même épousée à la mode vampire sans même me le demander –, il a changé de sujet, claquant la porte sur son passé.

— Le monde a beaucoup changé, depuis cette époque lointaine où j’étais encore humain. Ce dernier siècle a été particulièrement exaltant à cet égard, d’ailleurs. Et voilà que les hybrides sont sortis de la clandestinité ! Qui sait ? Peut-être que les sorciers et les créatures magiques seront les prochains sur la liste ?

Il me souriait, mais son sourire était un rien crispé.

Cette idée en entraînant une autre, je me suis imaginé mon arrière-grand-père Niall venant à la maison tous les jours. Je n’avais appris son existence que quelques mois auparavant, et on n’avait pas pu passer beaucoup de temps ensemble. Pourtant, j’avais été ravie de découvrir que j’avais un aïeul encore vivant. J’avais si peu de famille !

— Ce serait merveilleux ! me suis-je écriée, des étoiles plein les yeux.

Il a tout de suite douché mon enthousiasme.

— Mais tout à fait impossible, mon aimée. De toutes les Cess, les créatures féeriques sont les plus secrètes. Et il n’en reste pas beaucoup, dans ce pays. En fait, il n’en reste pas beaucoup dans le monde. Le nombre de leurs femelles et leur taux de fécondité chutent tous les ans davantage. Ton arrière-grand-père est l’un des rares survivants de sang royal. Il ne condescendrait jamais à traiter avec de simples humains.

— Mais il me parle, à moi, lui ai-je fait remarquer, pas très sûre, toutefois, d’avoir bien compris ce qu’il entendait par «traiter ».

— Tu es de son sang. Sinon, tu ne l’aurais jamais vu.

Il avait raison. Ce n’était pas le genre de Niall de passer Chez Merlotte prendre un thé, commander du poulet frit et serrer la main des clients.

Je me suis renfrognée.

— Je n’aurais jamais pensé dire ça un jour, mais j’aimerais bien qu’il aide un peu Jason. Hélas ! pour ne rien te cacher, Niall semble avoir Jason dans le nez. Mais mon frère va se retrouver dans un sacré pétrin avec la mort de Crystal.

— Écoute, Sookie, si c’est une façon de me demander ce que j’en pense, je ne sais absolument pas pourquoi on a tué Crystal.

Et il s’en fichait. Au moins, avec Eric, on savait à quoi s’en tenir.

Dans le brouhaha ambiant, j’ai entendu le DJ de DCD annoncer :

— Et maintenant, Thorn Yorke et son And it rained ail night.

Durant notre petit tête-à-tête, les bruits du bar m’avaient semblé feutrés, comme étouffés. Mais, tout à coup, ils revenaient nous assaillir, et à plein volume.

— La police et les panthères-garous traqueront le coupable, a repris Eric. Ce sont plutôt ces fédéraux qui m’inquiètent. Qu’est-ce qu’ils cherchent ? Veulent-ils t’emmener avec eux ? En auraient-ils le droit ?

— Ils ont voulu que j’identifie Barry. Après, ils ont essayé de savoir ce qu’on était capables de faire exactement, Barry et moi, et comment on s’y prenait.

Peut-être qu’ils étaient censés me demander de travailler pour eux et que la mort de Crystal a interrompu notre conversation avant qu’ils n’aient eu le temps d’aborder la question ?

— Mais tu ne veux pas travailler pour eux, a-t-il affirmé, ses grands yeux bleus glacier rivés aux miens. Tu ne veux pas partir.

J’ai retiré ma main de la sienne.

— Je n’ai pas envie que des gens meurent parce que j’aurai refusé de les aider, ai-je murmuré, les larmes aux yeux. Mais, si égoïste que ça paraisse, je ne me sens pas d’aller où ils ont l’intention de m’envoyer pour essayer de retrouver des survivants. Je ne pourrais jamais supporter de voir des catastrophes et des gens mourir tous les jours. Je ne veux pas quitter ma maison. J’ai essayé d’imaginer ce que ce serait, ce qu’ils voudraient me faire faire... Ça me file une trouille bleue.

— Tu veux être maîtresse de ta vie, a résumé Eric.

— Pour autant qu’on peut l’être.

— C’est drôle, juste au moment où je suis en train de penser que tu es une fille toute simple, tu dis quelque chose de complexe.

— C’est un reproche ?

J’ai tenté de sourire. Sans résultat.

— Non.

Une fille plutôt carrée et légèrement prognathe est alors venue à notre table et a fourré un carnet sous le nez d’Eric.

— Est-ce que je peux avoir un autographe, s’il vous plaît ? a-t-elle murmuré.

Eric lui a adressé un sourire éblouissant et a gribouillé un truc avec le stylo qu’elle lui tendait.

— Oh merci ! s’est-elle exclamée, le souffle court, avant de se précipiter vers ses copines, toutes des filles qui avaient à peine l’âge d’entrer dans un bar.

Ces dernières ont applaudi son courage et elle s’est penchée vers elles pour tout leur raconter de son... entretien avec un vampire. À peine avait-elle achevé son récit qu’une serveuse se faufilait jusqu’à leur table pour renouveler leurs consommations : le personnel du Croquemitaine était drôlement bien rôdé.

— A quoi pensait-elle, dis-moi ? s’est enquis Eric d’un ton léger.

— Oh ! elle était très nerveuse et elle t’a trouvé très beau, mais...

J’avais du mal à mettre des mots sur de telles émotions.

— Mais pas d’une beauté très réelle, pour elle, parce qu’elle sait qu’elle ne pourra jamais avoir un mec comme toi. Elle est très... Elle n’a pas une très bonne opinion d’elle-même.

J’ai alors eu un flash, un de ces petits délires que l’on se fait parfois : Eric irait vers elle, s’inclinerait devant elle et lui donnerait un chaste baiser plein de respect, ignorant délibérément les autres filles beaucoup plus jolies qu’elle. Ce comportement intriguerait tous les hommes présents, qui se demanderaient ce qu’un vampire aussi beau et aussi puissant pouvait bien voir en elle qui leur échappait. Soudain, cette fille moche deviendrait le point de mire de tous ceux qui avaient assisté à la scène. Ses copines la respecteraient parce que Eric lui aurait témoigné du respect. Sa vie tout entière en serait à jamais bouleversée.

Mais rien de tout ça n’est arrivé, forcément. J’avais à peine fermé la bouche que Eric l’avait oubliée. De toute façon, même s’il l’avait abordée, je ne crois pas que ça se serait passé comme dans mon fantasme. Quel dommage que les contes de fées ne se réalisent jamais ! Je me suis demandé si mon arrière-grand-père avait seulement déjà entendu raconter ce qu’on appelait dans notre monde « un conte de fées ». Est-ce que les parents fées racontaient aux enfants fées des contes d’humains ? J’aurais parié que non.

Tout à coup, je me suis sentie étourdie, prise de vertige, comme quand on tourne comme une toupie et qu’on n’arrive plus à s’arrêter. Les vampires avaient une dette envers moi, financière et morale – je leur avais en effet rendu certains petits services. Bien que leur leader ait changé plusieurs fois depuis que je les connaissais, les loups-garous de Shreveport m’avaient confirmée dans mon statut d’« alliée de la meute » – en remerciement de l’aide que je leur avais apportée dans la guerre qui venait de s’achever, notamment. J’étais « promise » à Eric, ce qui semblait signifier que j’étais fiancée avec lui, voire mariée. Mon frère était un homme-panthère, et mon arrière-grand-père un prince des fées. J’ai eu du mal à me remettre dans ma peau de petite serveuse anonyme. Ma vie était vraiment trop... trop.

— Ne dis rien au FBI sans témoin, me conseillait Eric. Appelle-moi, s’il fait nuit. Sinon, appelle Bobby Burnham.

— Burnham ? Mais il ne peut pas me voir ! me suis-je exclamée, trop brusquement ramenée à la réalité pour prendre les précautions oratoires d’usage. Pourquoi est-ce que je l’appellerais ?

— Pardon ?

— Burnham me hait, ai-je insisté. Il adorerait que les fédéraux m’emmènent pour m’enfermer dans un bunker du Nevada à six pieds sous terre. Et ne viens pas me dire que tu y vis très bien, toi, sous terre. Je suis une humaine, moi : j’ai besoin d’air.

Eric s’était figé.

— Il t’a insultée ?

— Je n’ai pas besoin de ça pour savoir qu’il pense que je suis une moins que rien.

— J’aurais deux mots à lui dire...

Je me suis empressée de corriger le tir.

— Écoute, Eric, aucune loi n’interdit de me trouver antipathique.

Il ne faut jamais oublier à quel point il est dangereux de se plaindre à un vampire.

Eric a souri – un véritable éclat de rire, pour un vampire de cet âge.

— Peut-être que je vais en instaurer une, a-t-il plaisanté avec un accent soudain très prononcé. Si tu ne peux pas joindre Bobby – qui t’aidera, je te le garantis –, tu devrais appeler maître Cataliades... bien qu’il soit à La Nouvelle-Orléans, en ce moment.

— Il va bien ?

Je n’avais pas eu de nouvelles du demi-démon, avocat de son état, depuis la destruction de La Pyramide de Gizeh à Rhodes. C’était là que je l’avais vu pour la dernière fois.

— On ne peut mieux. Il représente les intérêts de Felipe de Castro en Louisiane, à présent. Il t’aiderait si tu le lui demandais. Il s’est pris d’une réelle affection pour toi.

J’ai stocké cette information dans un coin de mon cerveau en me promettant d’y réfléchir plus tard.

— Et sa nièce, Diantha ? Elle a survécu ?

— Oui. Elle est restée ensevelie douze heures durant. Les sauveteurs savaient où elle était, mais il y avait des poutrelles enchevêtrées au-dessus d’elle et elle était coincée. Il a fallu du temps et du matériel spécialisé pour la désincarcérer.

J’étais contente que Diantha soit encore en vie.

— Et l’autre avocat, Johan Glassport ? Il était légèrement blessé, d’après maître Cataliades.

— Il s’en est très bien remis. Il a touché ses honoraires et il s’est volatilisé au Mexique.

— Le Mexique a plus à y perdre qu’à y gagner, ai-je soupiré avec un haussement d’épaules désabusé. J’imagine qu’il faut être avocat pour réussir à se faire payer par un employeur doublement mort et enterré, parce que j’attends toujours, moi. Peut-être que, pour Sophie-Anne, Glassport était plus important que moi, ou peut-être qu’il a eu la bonne idée de lui présenter sa note quand elle était encore en entier.

— J’ignorais que tu n’avais pas été payée.

Le revoilà qui faisait la tête.

— Je parlerai à Victor, m’a-t-il promis. Si Glassport a été rémunéré pour ses services, tu devrais assurément l’être. Sophie-Anne a laissé une véritable fortune, et aucun héritier. Le roi a une dette envers toi : Victor m’écoutera.

— Oh ! Ce serait génial !

Eric m’a dévisagée d’un regard d’aigle. J’avais dû avoir l’air un peu trop soulagé.

— Si tu as besoin d’argent, tu n’as qu’à demander, tu le sais. Je ne te laisserai pas dans le besoin, et je te connais assez pour savoir que tu ne demanderais pas d’argent pour quoi que ce soit de superflu.

À l’entendre, on aurait presque pu penser que c’était un défaut.

— Je te remercie, ai-je répliqué, en sentant le ton de ma voix se durcir malgré moi. Mais je veux juste récupérer ce qu’on me doit.

Il y a eu un long silence entre nous.

— Dis-moi la vérité, a finalement repris Eric. Serait-il possible que tu sois venue uniquement pour passer un moment avec moi ? Tu ne m’as toujours pas dit que tu m’en voulais de t’avoir tendu un piège avec le poignard. Et, apparemment, tu n’en as pas l’intention. Du moins, pas ce soir. Nous n’avons toujours pas parlé de tous ces souvenirs qui me sont revenus de mon séjour chez toi. Sais-tu pourquoi je me suis retrouvé si près de ta maison, à courir pieds nus sur la route, dans le froid glacial d’une nuit de réveillon ?

Je m’attendais si peu à cette question que je suis restée un instant sans voix. Je ne connaissais pas la réponse, et je n’étais pas très sûre de vouloir la connaître.

— Non, ai-je fini par murmurer.

— Le sort s’est déclenché quand Chow a tué la sorcière piégée, celle que Hallow m’avait envoyée pour... négocier. Oh ! C’était une terrible malédiction. Hallow avait dû se donner un mal fou pour concocter un sortilège aussi machiavélique. Elle avait marqué la page, dans son livre de sorts.

Je ne voyais pas ce que je pouvais répondre à ça. Mais je me suis promis d’y penser.

C’était la première fois que je venais au Croquemitaine juste pour bavarder, sans avoir été convoquée au nom de quelque impératif vampiresque. Encore un coup du lien de sang ou... un truc beaucoup plus naturel ?

— Je crois que... que je suis juste venue chercher un peu de compagnie. Je ne suis pas là pour te faire des révélations fracassantes, en tout cas.

— Parfait, s’est-il félicité, tout sourire.

Parfait ? Je n’en étais pas convaincue.

— Tu sais qu’on n’est pas vraiment mariés, hein ?

J’aurais préféré oublier cette histoire de poignard, faire comme si ça n’avait jamais eu lieu. Mais j’étais venue pour parler, non ? Alors, il fallait bien que je dise quelque chose.

— C’est vrai que le mariage entre vampires et humains est légal, maintenant, ai-je poursuivi. Mais ce genre de... de cérémonie n’est pas reconnu par l’État de Louisiane – ni par moi, d’ailleurs.

— Tout ce que je sais, c’est que, si je n’avais pas fait cela, tu serais dans le Nevada en ce moment, enfermée dans un petit cagibi, en train de lire dans les pensées des humains avec lesquels Felipe de Castro fait affaire.

J’ai horreur de voir mes soupçons confirmés.

— Mais je l’ai sauvé ! me suis-je indignée. Je lui ai sauvé la vie ! Et il m’a accordé son amitié. Je croyais qu’il me protégerait.

— Certes. Mais il aimerait te protéger en t’ayant constamment à ses côtés, maintenant qu’il sait à quel point tu es douée. Il veut l’ascendant que tu lui procurerais sur moi.

— Bonjour, la gratitude ! J’aurais dû laisser Sigebert le tuer.

J’ai fermé les yeux, accablée.

— Bon sang ! je ne m’en sortirai donc jamais ! ai-je soupiré.

— Il ne peut plus rien faire, désormais, a affirmé Eric. Nous sommes mariés.

— Mais, Eric...

Je voyais tant d’objections à cette union que je ne savais même pas par où commencer. Je m’étais pourtant promis de ne pas me lancer dans ce débat, mais je ne pouvais tout simplement pas éluder la question.

— Et si je rencontre quelqu’un d’autre ? Et si... Hé ! Quelles sont exactement les règles du jeu quand on est mariés, chez les vampires ? Dis-moi juste ça.

— Tu es trop perturbée et trop fatiguée, ce soir, pour qu’on ait ce genre de conversation, a-t-il objecté en rejetant ses beaux cheveux blonds en arrière.

— Ooooh ! s’est pâmée une femme à la table voisine.

— Il faut que tu comprennes que Felipe de Castro ne peut plus t’atteindre, maintenant. Personne ne le peut. Pas sans m’adresser une demande préalable. Ce serait un crime. Un crime puni par la peine de mort – une mort définitive. Et c’est là que ma légendaire cruauté entrera en jeu. Elle nous rendra donc service à tous les deux.

J’ai pris une profonde inspiration.

— D’accord. Ce n’est peut-être pas le moment de parler de ça, mais on n’en restera pas là. Je veux tout savoir de notre nouvelle situation, et je veux savoir comment m’en sortir, si elle ne me convient pas.

Ses grands yeux paraissaient aussi bleus qu’un ciel limpide par une belle matinée d’automne, et son regard aussi pur.

— Tu sauras tout ce que tu veux savoir, quand bon te semblera, m’a-t-il assuré.

— Au fait, est-ce que ton nouveau roi est au courant, pour mon arrière-grand-père ?

Les traits d’Eric se sont figés.

— Je ne peux pas prédire quelle sera la réaction de Felipe de Castro quand il l’apprendra, ma belle amante. Bill et moi sommes les seuls à partager ce secret avec toi. Il vaut mieux que cela en reste là.

Il m’a repris la main. Je pouvais sentir chaque muscle, chaque os, sous sa peau glacée. C’était comme tenir la main d’une statue. Une très belle statue... Aussitôt, je me suis sentie étonnamment sereine.

— Il faut que j’y aille, Eric, lui ai-je alors annoncé, un peu triste mais pas fâchée de m’en aller.

Il s’est penché au-dessus de la table pour déposer un chaste baiser sur mes lèvres. Et, quand j’ai repoussé ma chaise, il s’est levé pour me raccompagner. Des regards d’envie m’ont suivie pendant tout le trajet. Pam était à son poste et nous a regardés passer avec un sourire figé.

Pour ne pas partir sur une note trop romantique, je me suis retournée et j’ai lancé à mon chevalier servant suceur de sang :

— Eric, quand j’aurai retrouvé mes esprits, je te promets que je te botterai les fesses pour m’avoir mise dans une situation pareille.

— Tu peux me botter les fesses quand tu veux, ma chérie, m’a-t-il répondu galamment, avant de tourner les talons pour regagner sa place.

Pam a levé les yeux au ciel.

— Vous deux, alors !

— Hé ! je n’y suis pour rien, moi ! ai-je protesté.

Ce n’était pas tout à fait vrai, mais ça me permettait de sortir de scène sans perdre la face. J’en ai donc profité pour quitter « le bar qui a du mordant ».

Bel et bien mort
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